État du journalisme

La carte de presse comme dispositif selon Foucault


En quoi la carte de presse est en outil installé au sein d’un environnement, répondant à un besoin, tout en gardant une dimension de pouvoir, de contrôle et de savoirs. En somme : dans quelle mesure la carte de presse est un dispositif au sens de Michel Foucault.

Note d’introduction

J’ai souhaité partager ce devoir sur ce blog, car il est en lien direct avec la question du journalisme. Le but de ce travail, partiel de 2 h sur table réalisé dans un cadre universitaire, était de démontrer en quoi la carte de presse est un dispositif au sens théorisé dans les années 70 par le philosophe Michel Foucault, c’est-à-dire en quoi c’est un outil de pouvoir, d’encadrement, de savoir et relié à tout un environnement.

Mais au-delà de ce champ sociologique et théorique, il vous permettra peut-être d’en apprendre plus sur la carte de presse.

Introduction

« Est journaliste professionnel toute personne qui a pour activité principale, régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources » (Art. L.7111-3 du Code du travail). Il me semblait important de commencer ce devoir par une définition de ce qu’est un journaliste professionnel, car ce dernier est aujourd’hui caractérisé par un dispositif bien précis : la carte de presse. Instaurée en 1935 par la loi Brachard, du nom d’un député et journaliste, on en compte à ce jour environ 34 580. Près de 57 % des journalistes professionnels font partie du secteur de la presse écrite, près de 18 % de la télévision et près de 10 % de la radio (Observatoire des métiers de la presse).

Dans ce devoir, nous allons voir en quoi la carte de presse est un dispositif, au sens où Michel Foucault l’entend. Dans un premier temps, nous observerons comment s’est mis en place ce dispositif, puis son environnement, puis les enjeux stratégiques et de pouvoir qui le régulent. Nous essayerons ensuite de voir le lien que l’on peut faire entre ce dispositif et le savoir, ainsi qu’avec le processus de subjectivation. Tout ce devoir reprendra pas à pas la définition de dispositif de Foucault, afin de procéder à une analyse de la carte de presse en détail. Toutes les citations seront tirées de Dits et écrits, volume III, [1977] 1994, p.299.

La carte de presse et son environnement

La création de la carte de presse pour répondre à un besoin

« Par dispositif, j’entends une sorte – disons – de formation qui, à un moment donné, a eu pour fonction majeure de répondre à une urgence », écrivait Foucault. Si l’on retrace l’histoire de la carte de presse, on se rend compte qu’elle a bien été créée pour répondre à une urgence : celle de la défiance et de la confiance envers les journalistes. En 1931 est en effet publié le recueil L’Abominable vénalité de la presse, mettant au jour un scandale jusqu’alors méconnu : l’affaire Arthur Raffalovich. Cette affaire était en fait liée à un scandale de corruption des médias français pas la Russie. La notoriété des journalistes étant au plus bas, il était nécessaire de mettre en place un dispositif qui puisse s’assurer de l’éloignement suffisant entre la presse et la publicité ; ainsi que de la presse et de l’ennemi.

Dans les années 30, Émile Brachard, journaliste et député, se voit confier par le gouvernement la rédaction d’un rapport sur le journalisme en France. « Dans tous les pays, la presse est placée sous un statut spécial, qu’il soit de privilège ou de contrainte », constatera-t-il dans le rapport portant son nom. C’est ainsi que naquit la carte de presse en 1935, qui fut d’ailleurs obligatoire entre 1945 et 1946 pour exercer la profession (notamment pour éviter la presse de collaboration). Délivrée par une commission publique depuis sa création, la CCIJP (Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels), la carte de presse n’est plus obligatoire aujourd’hui pour exercer la profession.

L’environnement de la carte de presse

Le dispositif de Foucault est « un ensemble résolument hétérogène […] comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques […] du dit aussi bien que du non-dit ». La carte de presse satisfait toutes ces caractéristiques. Il y a la carte de presse, soit, mais tout un ensemble autour. La commission des journalistes, la CCIJP, nous l’avons vu plus tôt, est chargée de réguler la profession en attribuant, ou non, la carte de presse. Il y a également toutes les règles de déontologie que le journaliste professionnel doit respecter (imposées notamment par la charte de Munich), la loi sur la liberté de la presse de 1881, qui encadre les pratiques journalistiques… La carte de presse induit également la notion de formation, puisque les journalistes professionnels doivent être formés. À ce besoin répondent les écoles de journalisme. Sans oublier évidemment les médias dans lesquels travaillent les journalistes, ou encore le CSA, chargé de réguler le secteur audiovisuel en faisant respecter des règles.

Pour élargir le propos, il ne faut pas oublier que la carte de presse comprend évidemment sa dimension technique et matérielle, puisqu’elle se matérialise en une carte jaune en plastique, drapée de l’emblème tricolore français ; mais qu’elle a aussi une dimension d’encadrement du sujet humain, puisqu’elle définit finalement qui est journaliste professionnel et qui ne l’est pas. Très souvent, elle signifie que la journaliste a des revenus fixes, donc qu’il n’est pas pigiste, qu’il a également une structure et un support fixe (il ne collabore pas à des dizaines de médias en même temps). Aussi, la carte de presse encadre des pratiques, car le journaliste professionnel se doit de respecter, plus encore que les autres, toutes les règles de déontologie imposées. Nous y reviendrons dans la partie suivante.

Enfin, la carte de presse est également un ensemble de non-dits, de choses implicites, par exemple, la prestance du journaliste et l’aspect élitiste du métier. Ces notions ne sont pas écrites officiellement, mais sont innées et codifiées dans le milieu journalistique. Les conditions d’attribution aussi, qui semblent dites, écrites et claires, peuvent en réalité faire l’objet d’une dérogation au cas par cas pour la CCIJP (d’où la notion de « commission », qui peut juger dossier par dossier). Dans le cas d’une rémunération en droits d’auteurs ou de travail bénévole par exemple (donc sans notion de salaire, pourtant fondamentale dans les textes), certains journalistes se sont vus attribuer la carte de presse au cas par cas (voir site de la CCIJP). Preuve qu’il y a des notions non dites et/ou implicites.

La carte de presse et son lien avec le pouvoir

« Le dispositif a donc une fonction stratégique dominante […], toujours inscrit dans un jeu de pouvoir », écrivait Foucault. Avec la carte de presse, la notion de pouvoir est prégnante. Grâce à elle, on constate, notamment de la part de l’État, un souhait de contrôle, de domination et de surveillance. Il est arrivé, par exemple, que des policiers encadrant des manifestations demandent à voir la carte de presse de journalistes pour en voir le nom. Grâce à cette carte de presse, on connait d’abord le nombre de journalistes professionnels en France. Comme elle n’est pas obligatoire, la notion est cependant limitée. Certains évènements, notamment organisés par l’Élysée, mais pas uniquement, requièrent une carte de presse pour être accrédité. J’en ai fait personnellement l’expérience : il est nécessaire d’envoyer un scan de sa carte de presse recto verso pour recevoir les communications du service presse de l’Élysée. La carte de presse est également encadrée par des lois, particulièrement l’article L.7111-3 cité en introduction. Le fait que ce soit un organisme public qui attribue les cartes montre également un souhait de régulation et de contrôle, tout comme l’obligation de son renouvellement chaque année (probablement pour avoir des chiffres à jour).

La carte de presse est stratégique, car Eric Rohde écrivait en 2010 qu’elle permettait d’éviter que les journalistes soient influencés et penchent pour le domaine de la communication. Il est d’ailleurs interdit, par l’article L.7111-6 du Code du travail, de travailler à la fois dans la publicité et dans le journalisme. Avant chaque attribution de la carte de presse, la CCIJP doit donc théoriquement « enquêter » sur chaque candidat pour s’assurer du respect de cette clause. D’ailleurs, lors d’une première demande, beaucoup de documents doivent être transmis à la commission pour vérification (CV, bulletins de salaire, extrait de casier judiciaire, certificat de l’employeur…) Tous ces éléments prouvent alors que la carte de presse est une technologie de pouvoir en vue d’un objectif = réguler la profession.

La carte de presse : savoirs et évolution

Des savoirs uniformisés

Le dispositif est « toujours lié aussi à une ou à des formes de savoir, qui en naissent, mais, tout autant, le conditionnent ». Dans cette partie, nous allons voir que la carte de presse répond bien à cette condition/caractéristique posée par Foucault. En effet, la plupart des journalistes sont formés en école de journalisme, avec des cours normés très souvent. Les écoles se proposent de former des étudiants à l’art de l’écriture journalistique, à la façon de bien parler et d’avoir le bon ton, de bien se tenir, mais aussi à la façon de mener une interview. Ils sont ainsi formés, parfois par des enseignants eux-mêmes journalistes professionnels passés par l’école (ce qui cloisonne dans le même cercle de savoirs). Certains journalistes et professionnels de médias (j’avais eu l’occasion d’écouter un reportage d’Arte Radio à ce sujet) reprochent aux écoles d’imposer aux étudiants le « ton journalistique ». Tous arrivent alors dans le milieu professionnel avec un ton peu naturel, accentuant les mots ou les voyelles là où ils n’ont pas forcément lieu de l’être.

Quelques évolutions

La carte de presse est également un dispositif en constante évolution, puisqu’elle était obligatoire entre 1945 et 1946, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. La carte de presse a également perdu aujourd’hui sa légitimité : elle paraissait beaucoup plus importante à l’époque, c’était une sorte de consécration. Aujourd’hui, le sociologue Jean-Marie Charon estime à 20 % ou 30 % le nombre de journalistes sans carte de presse : preuve qu’elle n’a plus l’importance d’antan. Bien au contraire, même, puisque les journalistes doivent aujourd’hui se cacher, notamment lors des manifestations, parce qu’ils ne sont plus appréciés. Il n’y a donc plus de véritable « prestance » aujourd’hui à montrer une carte de presse. Auparavant, elle permettait également d’avoir certains passe-droit (accès à des lieux interdits, cloisonnées, par exemple), à l’image de la carte de réquisition de la police ou de la gendarmerie. Aujourd’hui, hors accréditation, elle ne permet plus grand-chose, si ce n’est un abattement fiscal.

Carte de presse et carte de police
La carte de presse permettait d’avoir accès à des passe-droit, comme la carte de police / © HP

La carte de presse et son processus de subjectivation

Enfin, dans cette dernière partie, nous allons voir que la carte de presse inclut un processus de subjectivation, une notion propre à celle de dispositif (« entrer dans le moule », pour parler vulgairement). En effet, une fois la carte de presse obtenue, on doit se plier à ses contraintes. On devient journaliste professionnel, donc il est impératif de respecter une déontologie. On s’expose également aux horaires difficilement conciliables avec une vie de famille, à la défiance et à la critique du public. L’obtention de la carte de presse peut également être une pression supplémentaire : on peut jouir de ses quelques avantages, mais il faut conserver un emploi et une rémunération stables. À défaut, le journaliste professionnel perdra sa carte l’année suivante. Une fois journaliste professionnel (donc titulaire de la carte de presse), on prend ses habitudes (positives ou négatives), mais également ses bénéfices.

Pour les jeunes journalistes, obtenir la carte de presse reste quand même une étape importante et heureuse de leur vie (beaucoup publient leur première carte de presse en photo sur les réseaux), tout comme pour leur famille. Un autre avantage, et pas des moindres, est le salaire. Selon l’Observatoire des métiers de la presse, le salaire brut d’un journaliste pigiste ou CDD en première demande de carte de presse est de 1 700 € bruts par mois environ. 2 400 € pour les premières demandes en CDI. Concernant le renouvellement, c’est 2 100 € bruts environ pour les pigistes et CDD, 3 600 € environ pour les journalistes en CDI. Le salaire augmente donc considérablement entre les journalistes qui viennent d’obtenir leur carte de presse et les autres.

Enfin, cette carte de presse, en plus d’être la concrétisation d’un long parcours, permet d’obtenir plusieurs avantages, notamment la gratuité des musées, un abattement fiscal, une protection supplémentaire (car porter atteinte à un journaliste professionnel, c’est porter atteinte à l’institution presse en général) et enfin, c’est également la possibilité d’être accrédité dans des environnements où la carte de presse est requise.

Conclusion

Malgré les contraintes qu’elle impose, la carte de presse reste tout de même une consécration pour les jeunes journalistes fraîchement diplômés. Minutieusement, nous avons découpé dans ce devoir la définition du dispositif au sens où Michel Foucault l’entend, et la carte de presse semble parfaitement correspondre à sa définition : « des stratégies de rapports de force supportant des types de savoir et supportés par eux ».

Pour étendre la recherche et poursuivre la réflexion, il aurait aussi été possible d’étudier la carte de presse au sens du dispositif selon le philosophe Gilles Deleuze. On peut, par exemple, facilement lier sa notion de résistance aux dispositifs, puisque certains journalistes ne possèdent pas la carte de presse, tout comme certains souhaitent rester pigistes sans avoir la carte de presse. La notion émergente de « journalisme citoyen » pourrait être considérée également, puisque ces journalistes « amateurs » ne possèdent pas de carte de presse et peuvent parfois fournir un travail journalistique valable, ce qui s’apparenterait à une nouvelle forme de résistance au dispositif, pourtant bien rôdé, de la carte de presse.


Hugo Petitjean